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A armes égales

22 juillet 2015 • By

Les bureaux de GAK Corp, multinationale spécialisée dans le consulting, conjuguent raffinement et ergonomie pour offrir aux bienheureux salariés un cadre dynamique, pensé dans ses moindres détails par un décorateur d’intérieur japonais. Du hall d’accueil fonctionnel et convivial aux open-space vecteurs de synergie collaborative, tous les éléments sont modulaires, en accord avec la philosophie architecturale japonaise. Une attention particulière a été portée aux zones de détente qui ponctuent l’espace et rythment la vie du salarié qui pourra donc se restaurer au sushi-bar, se ressourcer sur les machines de la salle de gym ou se rafraîchir dans l’une des nombreuses salles de bains, dans laquelle, justement, deux femmes viennent d’entrer.

Sans prêter la moindre attention au soin particulier accordé à l’ambiance lumineuse naturelle et pourtant délicatement tamisée, elles se dirigent vers le grand miroir et, dans un même geste, posent leur sac à main sur le rebord imitation marbre pour en sortir une trousse de maquillage. Chacune regrette de ne pas être seule dans la pièce mais pour conjurer cette mauvaise pensée contraire à la philosophie en open-space collaboratifs de l’entreprise, elles s’adressent un demi-sourire poli.

C’est à cette occasion qu’elles réalisent que leurs tailleurs sont identiques.

Le demi-sourire se fane et les deux femmes farfouillent dans leur trousse de maquillage pour se donner une contenance. La blonde déplie une brosse à manche télescopique et entreprend de faire bouffer ses cheveux, la brune entrouvre les lèvres et s’applique une couche généreuse de rouge. Voyant cela, la blonde souligne ses lèvres d’un voile nacré de gloss extra-shine tenue infinie. La brune défait son chignon et secoue ses cheveux comme dans la pub. Les lèvres rouges et brillantes se crispent et des regards de moins en moins aimables sont échangés de part et d’autre. On sécurise la zone, en remettant une couche de rouge qui déborde largement pour des lèvres encore plus pulpeuses. La blonde se redresse et dégaine l’eye-liner, la brune fait sauter un bouton de son chemisier. Puis, elles se lancent simultanément dans l’opération de camouflage avec la couleur n° 8, Pêche gorgée de soleil ou 12, Beige des sables.

L’une rentre le ventre, l’autre enlève ses lunettes, un deuxième bouton est sacrifié pour sauver le décolleté : c’est un dommage collatéral. La blonde fulmine et fait sèchement claquer son recourbe-cils, la brune se lime rageusement les ongles et repousse avec ardeurs ses cuticules. On sort le blush et la scène prend des allures de guerre apache. Un peu plus de bleu sur les yeux, des cils encollés de pâte noire en paquets, les joues rouges de fièvre, elles sont déterminées et rien ne pourra les arrêter.

Mais, depuis un haut-parleur, une voix se fait entendre : Les candidats venus passer un entretien sont priés de se présenter porte H où ils seront pris en charge par un recruteur, merci. Les deux femmes se figent. Puis elles rangent précipitamment leur matériel et se dirigent vers la sortie. La main sur la poignée, la brune se retourne vers la blonde. Et elles restent là, à se regarder un long moment, contemplant l’étendue du désastre.