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La boîte noire

22 août 2015 • By

Deux gamins sont assis devant la télé. Ils s’ennuient ferme. Le grand surtout, le petit ne dit rien, ne fait rien, il n’a pas le contrôle de la télécommande. Par terre, il n’y a qu’une manette. La console est partie il y a une heure environ. Plus exactement, elle a été confisquée, volée, spoliée par la mère du plus grand qui n’en pouvait tout simplement plus d’entendre, même du fond du jardin, son fils adoré, la prunelle de ses yeux, brailler les pires horreurs et partir dans des rires hystériques. Le petit, c’est le voisin, il attend sa maman. Sur le canapé, le grand a délimité un périmètre « garderie » que le mioche est prié de respecter. Le grand zappe plus vite que son ombre, à s’en coller une tendinite, et le petit s’est fait rembarrer les rares fois où il a dit « Eh, attend ! » ou « Ça c’est pas mal ». Bref, ils s’ennuient ferme.

Le grand écrase le petit, on s’en serait douté. Déjà, il a l’assurance des fils de militaires, et il est plus grand, ce qui est en soi une justification suffisante pour l’écraser, au sens propre comme au figuré. En ce moment, par exemple, il s’est assis sur lui et il appuie très fort son coude sur la joue du petit. Et puis, ça l’ennuie. Il se relève, va fouiller dans un tiroir pour en sortir une petite clé et quitte le salon sans rien dire.

Le petit ne bouge pas, ne touche surtout pas à la télécommande. Il se contente de frotter vaguement l’empreinte de coude sur sa joue. Le grand revient, il pose sur la table basse une petite boîte noire et il ne dit rien, ne prend même pas la télécommande. Le petit demande

— C’est quoi cette boîte ?

Le grand ne répond pas, alors il doit redemander, comme un petit idiot :

— C’est quoi cette boîte ?

— C’est un truc de mon père. Pour l’armée. C’est hyper dangereux. Bien sûr, j’ai pas le droit d’y toucher. Il la planque dans son bureau, dans un tiroir spécial, qu’on ouvre avec un code secret. Il est con mon père : le code, c’est ma date de naissance !

— Et alors, y a quoi dans la boîte ?

— Un explosif super puissant. Tu vois, il y a dix grains de poudre là-dedans, pas plus. Eh ben, si on ouvre, au moindre contact de l’air, ça fait exploser tout la baraque. La tienne aussi si ça se trouve.

— Ouais, c’est ça…

— Tu me crois pas ? Eh ben, ouvre-la.

Il sait bien que c’est une blague. Aucun militaire n’aurait le droit de garder ça dans sa maison.

Et si jamais ?

Et si le père était du genre savant-fou ? Vu le fils, ça tiendrait la route. Mais non, ce n’est pas possible. Et si jamais ? Le grand le regarde par en dessous et il commence à ricaner bêtement, à montrer ses dents de lapin, jaunes de ne voir leur copine la brosse à dents qu’une fois par semaine, et encore. Il se fout carrément de sa gueule, et ça l’agace le petit. Il a la trouille, il essaye de se raisonner, mais il trouve cette histoire de défi ridicule. Il n’aime pas faire quelque chose parce qu’on lui demande, il n’a rien à prouver. Mais il est là, il hésite, et Lapinou se fend la pêche, et tout ça est grotesque, alors il se lance, et tant pis, tant pis si tout explose après tout.

Il tend la main. Il a conscience de tous les centimètres d’air que ses doigts traversent avant de se poser sur le couvercle très froid de la boîte, un couvercle solide, avec un bourrelet en plastique pour être étanche à l’air. L’autre ne rigole plus maintenant. Il a l’air tendu.

Et si jamais?

Le petit soulève légèrement le couvercle. Ça résiste. Il prend une grande inspiration. Il appuie plus fort, la boîte s’ouvre et soudain … rien ne se passe.