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La machine à rêver

22 août 2015 • By

Gabriel commence toujours par vanter les mérites du produit dans ses grandes lignes. Le secret c’est de rester vague, le plus vague possible et laisser l’autre déverser toutes ses aspirations.

Il dit j’ai exactement ce qu’il vous faut.

Il dit ça va changer votre vie.

Il dit vous allez enfin y voir clair.

Et le client dit oui.

Parfois, on a juste besoin de dire oui, même à n’importe quoi, dire oui et se laisser porter vers la suite.

Son client de ce soir l’a suivi, les bras ballants, sans même essayer de se protéger de la pluie. Les types comme lui, ils sont tellement à bout qu’ils le suivent, sans rien dire. À ce stade, ils ont le portefeuille plein, mais le regard complètement vide. Il est temps d’inverser la tendance.

Le produit coûte cher, mais le prix est justifié. La machine à rêver, le nec plus ultra des drogues de synthèse, le joyau des laboratoires chinois. Gabriel est le seul revendeur de la ville, pourtant il n’en tire aucune fierté. C’est un travail étrange, un travail de passeur, à mi-chemin entre le dealer et le chaman. Il fournit la molécule et s’assure que tout se passe bien. Ses clients, eux, ferment les yeux et les barrières de leur esprit s’ouvrent, enfin, pour leur révéler les secrets enfouis dans les replis de leur cœur. Puis, ils repartent et changent leur vie.

Ce matin, il a reçu une carte du client 78. Il est marié maintenant ; sa femme et lui viennent d’adopter un bébé d’un pays d’Asie. La plupart des clients lui écrivent, c’est la version adulte du fais un dessin au monsieur pour le remercier. Mais il ne répond jamais, il ne fait pas dans le service après-vente.

En attendant, la pluie tombe de plus en plus fort et Gabriel doit trouver deux autres clients cette nuit pour remplir son quota. Alors il remonte le col de son blouson et décide de prendre la première à gauche. Justement, il voit un homme seul, entre deux âges, qui prend appui sur un réverbère. Il s’approche, pas trop vite pour ne pas l’effrayer. Mais un jeune homme traverse la rue devant lui et entame la discussion avec l’homme du réverbère.

Le jeune commence par lui vanter les mérites du produit dans ses grandes lignes.

C’est pas croyable ! Le gamin a le culot de venir sur son territoire, voler ses clients, sous ses yeux ! L’homme du réverbère n’a pas l’air coopératif, il repousse le gosse et s’éloigne. La voie est libre, Gabriel s’approche du gamin qui allume négligemment une cigarette. Il se sent de plus en plus énervé, il ne va pas laisser passer ça, si le mioche veut la guerre, il va l’avoir.

Il arrive à sa hauteur et plaque le gamin contre le réverbère.

Qu’est ce que tu crois que t’es en train de faire ?

Le gamin le regarde avec un air très doux.

Et il dit j’ai exactement ce qu’il vous faut.

Il dit ça va changer votre vie.

Il dit vous allez enfin y voir clair.

Ça l’a pris de court, Gabriel n’a pas su quoi dire, alors il a dit oui.