Mes livres, Sortie de secours

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9 novembre 2015 • By

Prologue
Vendredi 29 août, 15h44
Julien, incident n° 178

 Frances Saint James entra dans l’enceinte de l’hippodrome d’Ascot, suivie de loin par sa fille, Mary-Ann. Comme elle s’y attendait, le champ de courses était pris d’assaut par une armée froufroutante de jeunes filles surexcitées qui deviendraient hystériques dès que les jockeys entreraient sur la piste. Elle regarda sa montre. Il n’était que 15 h 30. Elle soupira et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. L’hostilité de Mary-Ann était palpable, mais elle la suivait et c’était tout ce qui comptait. Depuis plus de cent ans, les Saint James assistaient au Mothers and Daughters Day, la Journée des mères et des filles, réservée aux membres de la haute société anglaise. Le père de Frances était William Rosebury, un des hommes les plus influents de Londres et elles se devaient d’être là. Que ni elle, ni sa fille n’apprécient l’événement n’entrait pas en ligne de compte.
 Répondant par un petit geste aux saluts qu’on lui adressait de toutes parts, Frances traversa la foule, se retournant à nouveau pour s’assurer de la présence de Mary-Ann. Sa fille état toujours là, mais elle s’était arrêtée pour contempler d’un œil morne la lauréate du plus beau chapeau qui affichait ses dents un peu trop longues dans un sourire extra-large tandis qu’on la prenait en photo. La robe de la lauréate était trop ajustée et des petits bourrelets de peau couleur abricot dépassaient au niveau du décolleté.
Dans des moments pareils, Frances ne pouvait s’empêcher de comparer Mary-Ann aux autres filles de son âge. Mary-Ann avait une peau fine et crémeuse, sans épaisseur, tendue sur des os délicats, qu’on devinait sans peine sous chacun de ses mouvements. Derrière son dos, on disait qu’elle était anorexique. Ceux qui l’avaient déjà vue manger corrigeaient : non, plutôt boulimique. Les médecins, eux, ne disaient rien. Ils parlaient de métabolisme et rassuraient Frances Saint James qui n’avait jamais surpris sa fille en train de se faire vomir. Mary-Ann mangeait, mais son corps refusait d’absorber le monde, c’était tout.
Malgré sa fragilité de façade, Mary-Ann était en excellente santé. Elle ne tombait jamais malade, ne se blessait jamais, ne se faisait jamais mal. Elle serait sûrement la seule de toutes les jeunes filles présentes aujourd’hui à rentrer chez elle sans coup de soleil, à peine un léger voile rosé sur les joues. Elle était tellement plus solide qu’elle en avait l’air.
Un serveur proposa à Frances une coupe de champagne et, quand elle se retourna à nouveau, sa fille avait disparu.
Inquiète, elle balaya la foule du regard. Elle ne pouvait pas laisser sa fille sans surveillance. L’an dernier, Mary-Ann avait misé sur toutes les courses, huit en tout. Bien entendu, elle avait gagné à chaque fois et elle ne s’était même pas donné la peine de réclamer ses gains. Les gens en avaient parlé pendant des mois. Il ne fallait pas qu’un incident de ce genre se reproduise.

 Le soleil martelait les centaines de vitres qui composaient la surface de la Tour du Talion, un grand bâtiment tout en verre élevé en plein centre de la Part-Dieu, le quartier des affaires de Lyon. La salle de réunion de Julien se trouvait sur la face ouest de la tour et les stores baissés sur toutes les vitres n’offraient qu’une protection dérisoire contre les rayons du soleil qui lui brûlaient la nuque. Il avait chaud, il avait soif et il s’ennuyait à mourir. Visiblement, il n’était pas le seul : autour de la table, plusieurs collègues gribouillaient ou pianotaient sur leurs téléphones.
Antoine Lecas, le manager chargé de la réunion, considéra l’assemblée.
Très bien, dit-il en soupirant. Il est 15 h 30 à ma montre, je vous laisse 10 minutes de pause. 10 minutes, répéta-t-il plus fort pour couvrir le bruit des chaises tirées. Quand vous reviendrez, je veux entendre vos propositions concrètes pour résoudre nos problèmes de délais !
 Julien, le premier à sortir, accueillit avec un soupir de soulagement la fraîcheur du couloir. Il s’approcha de la machine, inséra ses pièces et sélectionna sa boisson. Elle accepta son argent mais ne délivra aucune canette en échange. Il attendit, essayant de rester calme sans y parvenir. Son poing se serra et il asséna un coup à l’appareil qui ne broncha pas.
Un groupe de filles se retourna. Parmi elles, il reconnut Sabine, qui travaillait au service juridique. Si Julien connaissait son nom, il ne se faisait aucune illusion, ce n’était pas réciproque. Avec un pauvre petit sourire d’excuse, il bredouilla :
Ces derniers mois, j’ai perdu plus d’argent avec cette machine que n’importe qui au tiercé.
 Les filles détournèrent le regard.
Lecas, qui s’était approché sans bruit, lui posa une main sur l’épaule et de l’autre, introduisit une pièce dans la machine qui obtempéra sans difficulté.
Je suis déçu, tu sais, dit-il en lui tendant la canette.
 Tous les séminaires de management suivis par Lecas insistaient sur la souplesse des interactions : accompagnez vos collaborateurs à la machine à café, profitez des pauses pour prendre le pouls de votre équipe, détectez les tensions en amont avant qu’elles ne deviennent des problèmes. Julien avait lui aussi suivi ce genre de formations, il connaissait les ficelles et il savait où Lecas voulait en venir.
Son manager prit appui, décontracté, contre le distributeur mais ses bras restèrent croisés. Informel peut-être, mais entretien de recadrage tout de même.
Tout le monde a rendu son rapport, sauf toi. Et ce n’est pas la première fois que ça arrive. Tu ne fais plus ton travail, tu arrives en retard et en six mois tu as pris plus de congés maladie que l’ensemble du service. Tu comprends bien que je ne peux pas accepter ça.
 Julien ne répondit rien. Il ne pouvait pas lui expliquer qu’en réalité il faisait très bien son travail. Il réussissait même à merveille et s’il décevait Lecas, M. Berger, son véritable responsable, n’avait rien à lui reprocher.
Lecas soupira et se força à prendre sa voix la plus douce pour aborder le cœur du problème. Du menton, il désigna la main bandée de Julien :
Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as au moins un accident par jour. Être aussi maladroit, ce n’est pas normal ! Alors aide-moi à comprendre : tu as des problèmes ? Tu veux en parler à quelqu’un ?
 Julien réprima un sourire : des problèmes, en parler à quelqu’un. Il repensa aux formations des cadres et se demanda si c’était au cours d’un jeu de rôle que Lecas avait appris à insister sur certains mots tout en maniant l’euphémisme.
 Lecas ne le quittait pas des yeux, attendant une réponse. Il appartenait à la caste des jeunes cadres dynamiques et il croyait encore que chaque problème était accompagné de sa solution, qu’il lui suffisait de creuser, de prouver qu’il était digne et valeureux et alors, elle lui apparaîtrait. Comme les récompenses dans les contes de fées. Avant d’être engagé aux Assurances du Talion, Julien lui ressemblait. Puis M. Berger l’avait recruté, les incidents avaient commencé à arriver et tout avait changé.
Il comprenait parfaitement la déception de Lecas. Il pensait avoir recruté son double et au bout de six mois à peine, il se retrouvait face à une épave. En s’inquiétant pour Julien, il s’inquiétait pour lui-même. Il avait besoin de comprendre, ne serait-ce que pour s’assurer de ne pas faire les mêmes erreurs.
Julien but une petite gorgée de sa canette trop froide qui lui glaça désagréablement l’œsophage avant de déclarer :
Les dix minutes sont écoulées, il faut y retourner.

 Au bout de dix minutes, Frances finit par retrouver Mary-Ann, accoudée sur une des barrières qui délimitaient le champ de course. Apparemment, elle n’avait pas placé de paris.
Ta fille est encore plus belle que dans mon souvenir. Elle a quel âge maintenant, quinze, seize ans ?
 La remarque émanait de Winnifred Rendell, surnommée Winnie ou Bunny par ses amis, dont Frances ne faisait pas partie.
Elle aura seize ans à la fin de l’année, répondit-elle, tout en surveillant Mary-Ann du coin de l’œil.
 Winnifred alluma une cigarette et inspira une bouffée. Son vernis et son rouge à lèvres étaient parfaitement coordonnés, corail. Choix discutable selon Frances. Winnifred aimait les couleurs sucrées et sirupeuses. D’ailleurs dès qu’elle aurait terminé sa cigarette, elle se dirigerait à coup sûr vers le buffet pour choisir un de ces petits gâteaux pastel recouverts de crème au beurre et de sucre glace qu’elle aimait tant.
Mais Frances se trompait : Winnifred ne finit pas sa cigarette, elle la laissa tomber dans l’herbe tout en poussant un petit cri, se couvrant la bouche de la main. Frances la regarda sans comprendre puis elle tourna la tête en direction de la piste. L’assistance au complet en avait fait autant.
La cinquième course de la journée avait commencé. Trois chevaux se détachaient déjà du groupe, foulée après foulée. Un dernier virage et le peloton passerait devant l’assemblée. Tout semblait se dérouler normalement, et pourtant Frances sentit une tension qu’elle n’arrivait pas à expliquer.
Puis elle comprit le cri de Winnifred. Mary-Ann avait franchi la barrière, elle se trouvait sur le champ de courses. Indifférente aux cris et à l’agitation qui régnait sur les gradins, elle avait rejoint le centre de la piste en plaçant lentement un pied devant l’autre, comme si elle suivait un fil invisible.
Tout s’enchaîna très vite. Les chevaux étaient lancés à plein galop, un seul cavalier aurait pu éviter le contact, mais au milieu de la mêlée, la manœuvre devenait impossible. Les jockeys tirèrent sur les rênes. Le temps manquait, le choc était inévitable. Le sol de terre battue vibrait sous les pieds de Mary-Ann. Et soudain, les cavaliers furent sur elle.
Les trois chevaux de tête l’évitèrent de justesse.
Puis vint le reste du peloton.
Winnifred agrippa le bras de Frances si fort qu’elle planta ses ongles dans sa chair. Frances, absurdement, pensa à la couleur corail et ferma les yeux.
Quand elle les rouvrit, elle découvrit, sans surprise, sa fille intacte au milieu du champ de courses. Les jockeys avaient stoppé leurs montures un peu plus loin et les organisateurs accouraient de toutes parts. Une main posée en visière pour se protéger du soleil, Mary-Ann se retourna pour faire face à l’assemblée. Elle souriait.

 Julien avait attendu que tout le monde entre avant de rejoindre sa place. Il s’était assis et le soleil avait frappé sa nuque, encore plus brûlant que tout à l’heure, comme si quelqu’un avait profité des dix minutes de pause pour le chauffer à blanc.
Tout s’était passé très vite.
 Un long frisson l’avait parcouru. Il avait regardé ses notes posées devant lui et il n’avait vu que du blanc. Rien qu’un blanc incandescent qui, se déversant de la page par vagues, irradiait peu à peu tout son champ de vision. Ça lui arrivait, le 178ème et dernier incident. Il avait pensé à M. Berger tout en essayant de prendre une grande goulée d’air.
 Il mourut au moment précis où le dernier cheval dépassait Mary-Ann.

Myriam frappa et attendit que la voix de M. Berger se fasse entendre :
Entrez.
 Elle passa la porte du bureau étroit et très long, éclairé à son extrémité par une seule grande fenêtre. Sur les murs clairs et ensoleillés, la longue silhouette de M. Berger se découpait en noir et blanc : cheveux et costume noirs, peau et chemise blanches. La seule touche de couleur était ses yeux vert d’eau, troubles comme le fond boueux d’une mare.
Il releva la tête et invita son assistante à s’asseoir. Ses gestes étaient lents, mesurés et empreints d’une douceur qui ne faisait étrangement que le rendre encore plus inaccessible.
Je vous écoute, Myriam.
 — Je n’ai rien noté d’alarmant. Bien sûr, tous ses collègues sont sous le choc, comme on pouvait s’y attendre. Son manager, Antoine Lecas, a l’air de prendre les choses assez à cœur.
 — Il va poser problème ?
 — Non, je ne pense pas.
 — Très bien. Gardez quand même un œil sur lui, au cas où.
 — Et de votre côté, tout s’est bien passé ? demanda Myriam.
 — Rien de particulier à signaler. Le médecin a conclu à une crise cardiaque. À 29 ans. Le fait qu’il n’y ait pas d’antécédents cardiaques dans la famille n’a pas eu l’air de l’inquiéter. Tant mieux pour nous. Et comment va le reste de l’équipe ?
 — Pas très bien. Il y a eu beaucoup de décès ces dernières semaines. Ils ont peur.
 M. Berger soupira. Il n’était pas quelqu’un de bien, il le savait et s’en accommodait. Sous le couvert des Assurances du Talion, il enrôlait les protecteurs en mentant et rusant, deux activités dans lesquelles il excellait. Il rédigeait les contrats qui liaient les protégés et les protecteurs et il s’assurait que ces derniers signent les yeux fermés leur arrêt de mort. Il ne valait pas mieux que ses clients : il était responsable, tout comme eux, de la mort de ses employés. Et à vrai dire, quand ils mouraient, il ne ressentait pas grand-chose. Il réglait les funérailles, puis n’y pensait plus.
 Mais au moins, il restait digne et en bon gestionnaire, il essayait de ne pas gaspiller inutilement des vies, c’était cette dignité qui le sauvait. Il s’efforçait d’exercer son métier de manière professionnelle, mais Mary-Ann Saint James lui rendait cette tâche impossible. Elle se croyait immortelle alors qu’elle n’était que chanceuse, protégée. Et cela faisait toute la différence. Si elle évitait tous les accidents, si elle ne se blessait jamais, s’il ne lui arrivait jamais rien de mal, c’était parce qu’elle absorbait la chance de quelqu’un d’autre, parce que M. Berger détournait tout le mal qui devait normalement lui incomber pour en charger son protecteur.
 Il baissa les yeux sur les contrats de Mary-Ann. Elle avait épuisé dix-huit protecteurs ces dix dernières années. Lors de la rédaction de son premier contrat de protection, Mary-Ann n’avait que cinq ans. La signature qu’elle avait gribouillée alors était presque illisible, faite de grosses lettres déformées et bancales, avec les « a » ronds et gonflés comme des baudruches. Le temps avait passé, la signature s’était affinée, stabilisée. À l’adolescence, les gros « a » immatures avaient disparu et Mary-Ann était devenue incontrôlable.
Il prit un stylo et raya soigneusement le nom de Julien. Myriam détourna les yeux.
Que s’est-il passé ? demanda-t-elle après un moment d’hésitation.
 — Je ne le sais pas et je n’ai aucune envie de l’apprendre, répliqua M. Berger plus sèchement qu’il ne l’aurait voulu.
 Il ajouta, pour se rattraper :
Ne vous préoccupez pas de cela, Myriam, c’est mon travail, pas le vôtre. Il est tard, rentrez chez vous.
 Une fois seul, M. Berger décrocha son téléphone. Il ne lui restait plus qu’une chose à faire avant de pouvoir lui aussi quitter le Talion. Il composa le numéro figurant en haut du CV et au bout de trois sonneries, son interlocutrice répondit :
Allô, Mlle Novak ? M. Berger, des Assurances du Talion. Je vous appelle suite à votre entretien. Une place s’est libérée cet après-midi. Vous pouvez commencer lundi ?