Mes nouvelles

La Chute

10 décembre 2015 • By

Je suis Icare, l’orgueilleux, l’arrogant, le justement puni, le justement détruit, Icare, l’englouti. Vous connaissez la légende : mes ailes de cire, le soleil de plomb, ma longue, ma très longue chute dans un tourbillon de plumes, et mon corps qui frappe la croûte épaisse des eaux lourdes et poisseuses, et qui s’abîme, au fond, tout au fond. Voilà pour la légende, la vérité, la seule, la voici :

Je ne suis pas mort. Ils ont menti. Et pourquoi ? Qui a bien pu aimer écluser les mers à la recherche de mon corps gonflé d’eau ? Qui a besoin d’une telle morale ? Qui a envie d’entendre qu’il est dangereux d’avoir un rêve et de le poursuivre ? Pas moi. Mon père peut-être, qui n’a jamais fait un pas sans s’assurer que son autre pied était bien cloué au sol. Et tous les hommes besogneux, millimétrés qui passent leur vie à délimiter des parcelles et qui n’aiment que la pierre, le lourd et les angles. Tout ça, ce n’est pas pour moi, alors rester à la surface de l’eau, avec les pieds qui barbotent et les orteils qui caressent les écailles des poissons, non merci. Quitte à voler, autant monter plus haut, et encore, et encore un peu.
J’aurais dû redescendre, c’est vrai. Mais j’étais tellement bien ! Pourtant, je sentais la cire me brûler les épaules, je voyais mes ailes, oh ! mes pauvres ailes, se déliter dans l’air tout autour de moi, mais ça ne m’arrêtait pas.

Jusqu’à ce que je tombe.

J’ai cru que mon corps finirait déchiqueté sur les rochers, qu’il ferait le festin des poissons avant de se décomposer dans l’eau salée.

Mais j’ai été sauvé.

Juste avant de toucher l’eau, un grand souffle m’a enveloppé et m’a porté en haut, tout en haut, jusqu’à l’Olympe, jusqu’aux Dieux qui m’ont acclamé, moi, Icare, l’obstiné, le vaillant, le seul homme à avoir frôlé le soleil !

Et j’ai obtenu le présent le plus précieux.

Pour vous je suis mort, mais je revis chaque nuit. Dès qu’il fait noir, je m’éveille, je défroisse un peu mes plumes et je m’élance et je m’élève, aussi haut que je le veux. Car, enfin, il n’y a plus de soleil pour venir rogner mes ailes si chèrement gagnées.