Mes nouvelles

Le génie de la lampe

4 février 2016 • By

Je suis le premier des djinns, le génie tout puissant de la lampe, mon nom s’écrit mais ne se prononce pas, car les hommes ont appris à me craindre. Puis un homme courageux est venu et il a suffi qu’il murmure mon nom au dessus du puits où je dormais.
Abraxas, Abraxas.
Je suis alors devenu vapeur, liquide qu’il a versé dans une minuscule lampe. A son appel je m’élevais pour exaucer le moindre des petits désirs insignifiants et puérils de cet homme capricieux qui est mort dans la gloire et l’abondance sans jamais avoir levé le petit doigt si ce n’est pour faire luire et reluire le cuivre de cette stupide lampe, bien trop étroite pour me contenir moi, et mes pouvoirs, et mon courroux.
Sa mort ne m’a pas délivré, je devais encore accomplir les trois souhaits de mille hommes pour m’affranchir. J’ai servi cent maîtres, puis deux cents, cinq cents, neuf cents. Sur les parois de ma lampe, je gravais un trait par souhait exaucé, trois souhaits par maître. Les choses avançaient, j’étais confiant.
Jusqu’à ce que j’arrive au neuf cent quatre-vingt-dix-neuvième homme.

Mon dernier maître a hérité de la lampe mais plusieurs années se sont écoulées sans qu’il ne me convoque. Je tournais en rond dans ma cellule, perdant un peu plus de ma substance chaque jour, n’en pouvant plus de vivre contenu. Puis il m’a fait apparaître. En un souffle j’ai jailli de la lampe, inspiré une grande goulée d’air et j’ai posé les yeux sur un homme maigrichon, ahuri, un chiffon à poussière dans une main et le manche d’un aspirateur dans l’autre. J’avais interrompu le pauvre homme au milieu de son grand ménage de printemps.
Tout de suite, il a désiré être riche, très riche. Le lendemain, qu’aucune femme ne lui résiste. Il ne restait plus qu’un souhait, j’étais si près du but que je me sentais des fourmillements dans les doigts. Le jour suivant, il m’a convoqué à nouveau.
Mais il n’a émis aucun souhait. Il a longuement parlé : ses précédentes demandes ne l’avaient pas comblé, il n’était plus sûr, il se rendait compte que la facilité ne lui convenait finalement pas et qu’il voulait prendre le temps de mieux se connaître et ne pas gaspiller son ultime souhait pour un désir d’un jour qu’il regretterait le lendemain. Le jour suivant il ne m’a pas convoqué, ni le jour d’après.
Je ne compte pas le temps comme les hommes mais je sais que cela fait plusieurs années maintenant que mon maître hésite, qu’il est résolu à ne pas être résolu et je suis si faible que je n’ai même plus la force de le maudire. Je suis le premier des djinns, le génie tout puissant de la lampe et j’espère, je dépéris, je m’étiole à attendre que se fasse la volonté d’un seul homme.